Remarques d'un photographe très amateur et très mauvais
La photo, surtout la photo numérique, entre le décalage et les transformations que l’on peut opérer, c’est du mouvement et de la surface : le mouvement et la surface.
Le mouvement ressemble aux tableaux futuristes. Il ne s’agit pas vraiment d’action, puisqu’une pose explicite encore mieux une action, il s’agit du mouvement lui-même, quelque chose, par exemple un corps, en mouvement. Le mouvement pour le mouvement, sans besoin de dire ou savoir ce qu’est ce mouvement, l’action qui se déroule. Le mouvement se marie bien avec la surface, puisque toute épaisseur, tout corps dans le mouvement, il n’y a plus que de la pure surface, pure surface en mouvement.
La photo n’est pas une image, dans le sens où elle ne représente pas ce qui est représenté, ou à l’inverse ce n’est qu’une image. Ce n’est pas « une image de X ». Si l’on veut parler dans cette forme, il faudrait dire : « image de Y de X ». Par exemple image de son masque, image de sa peau, etc. Cette décomposition est évidente, mais il faut la prendre en compte lorsque l’on est en face d’images qui représentent évidemment, naïvement, X, puisque ce lien direct n’est pas du tout évident. Il ne s’agit pas de dire que, ben oui, on sait, ce n’est qu’une représentation, en faisant mine de pouvoir passer en dehors de la représentation, vers la chose elle-même, en conservant tout de même la photo. On peut très bien prendre ainsi les images pour ce qu’elles ne sont pas, c’est une pratique courante, au point même où si on prenait en compte le point de vue des acteurs en le spécifiant comme seule vérité, on en viendrait à dire que les images ne sont pas, jamais, des images, mais toujours déjà la chose même ; c’est évacuer comme non existant, comme ne fournissant pas de preuve, le non-point de vue technique, le dispositif, et sans doute d’autres choses encore.
Pour la chose même, à l’arrêt ou non, il ne faut pas recourir à la photo. Il existe suffisamment d’autres techniques pour pouvoir s’en passer. La photo c’est garder une image de. Et donc : de quoi ? Où il n’est pas question de l’objet mais de sa forme. Question même pas discutée tellement sa réponse est évidente, intériorisée par les acteurs, lorsque les grands-parents coiffent leurs petits-enfants raie sur le côté grand sourire dans la pose flash. Photo d’identité pour la mémoire. Dans le même genre, on a la photo porno. Parfois il y est question d’actions, à travers des poses figées explicites, d’autres fois simplement des images de la chose. Si c’est pour la mémoire, comme cela semble aller de soi, ce qui importe c’est celui qui garde la photo, et de temps en temps la regarde, comme ces grands-parents qui verront ad aeternam leurs petits-enfants leur sourire. On fabrique ce que l’on garde, on fabrique ce que la mémoire garde et regarde. Originellement, donc, ce n’est pas lié à un voir, ou pas seulement, mais également à un (savoir) faire (pour autant que l’on sache ce que l’on veut mémoriser) et à l’imagination (proche du voir et des sentiments). Derrière cela, également, se trame la continuité de soi, afin de voir toujours la même chose, même si parfois, une traduction est nécessaire pour retrouver l’émotion qui était la notre en face d’un cliché, pris dans des formes qui n’appellent plus en nous les mêmes sentiments. Car c’est peut-être cela qui importe, au bout du compte : savoir ce que l’on a vu, et les sentiments qui lui sont associés, que l’image, mentale ou non, a charge de conserver. Savoir où l’on a été, ce que l’on a vécu, et comment nous nous positionn(i)ons par rapport à ces choses.
La photo numérique, en cela, si elle ne permet pas de reprendre la photo, permet suffisamment de transformations possibles pour que, avec un peu de symbolisation, en ayant recours à des signes et des symboles, on puisse modifier nos souvenirs, notre mémoire, à la mesure de notre propre changement. Autrement dit, elle favorise l’ambition individualiste de ne pas être enfermé dans une seule et même chose (« ce que l’on est ») tout au long de sa vie, mais permet, par un perpétuel retour sur ses souvenirs, un questionnement qui met en branle les images mémorisées, les sentiments et l’imagination, de nouer ces éléments entre eux au sein d’une mémoire, et ainsi de « se réinventer » constamment. Soit le sens inverse consistant à interroger sans cesse ses souvenirs, et peut-être aussi sa mémoire, quoiqu’on puisse en douter (car les sentiments semblent absents, il semble qu’on ne les connaît, pour ne pas parler de l’imagination), afin de s’assurer de sa propre existence ; ceci étant du même ordre que regarder toutes les photos de notre vie pour s’assurer qu’elle a bien eu lieu, car il faut encore sentir et imaginer, comme on le voit bien avec des photos porno, qui posent d’ailleurs la question de la mémoire de ce qui n’a pas eu lieu : ce qui compte, c’est la mémoire, et non ce qui a eu lieu ou non. Le sentir et l’imaginer n’appartiennent qu’aux regardeurs, c’est pourquoi que les sourires des petits-enfants n’aient eu lieu que durant un court instant au milieu de beaucoup de bouderie ne brise même pas l’illusion. On se construit l’image que l’on veut (l’image étant toujours une construction, et répondant toujours à un vouloir, soit l’inverse de la doxa journalistique). Et voilà : quelle image veut-on garder, de quoi veut-on avoir la mémoire ? C'est-à-dire : comment veut-on avoir mémoire, puisque cette image et ce quoi sont formels (ou tous les cas la forme dit ce qu’elle contient), et que veut-on être ?
Ceux qui ont l’habitude de vivre la vie au naturel, parce que cela s’agence très bien avec leur environnement, parce que tout va bien, ne se posent pas la question. Ils sont ce qu’ils sont, ils prennent des photos, ils ont des choses en mémoire, ils arrivent, suffisamment forts, suffisamment ancrés dans leur nœud, à en oublier certaines, à en reléguer d’autres du côté des mauvaises images, et le tour est joué. Mais celui qui n’est pas assuré de ce nœud, celui qui pour son malheur a constitué son nœud sur des mauvaises images, celui qui veut créer un nœud nouveau, eux trois ne peuvent si facilement chanter let it be. Voilà la question : il n’y a rien et il faut de la mémoire, comment fait-on docteur ?
C’était juste pour trouver autre chose que des images toutes nulles d’autrui, images populaires ou encore pornographiques, qui, à mon goût, chient sur la mémoire et ne laissent qu’une pléiade d’oiseaux morts en lieu et place des morts.
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